Violences éducatives, trauma et comportements : pourquoi le contexte familial change notre manière de comprendre les enfants
À chaque rentrée, certains enfants attirent rapidement notre attention.
Un enfant recommence à s’agiter en classe. Il se lève, interrompt, refuse certaines consignes. Un autre semble ailleurs, oublie ses affaires et peine à se concentrer. Un adolescent devient brusquement agressif. Un autre, au contraire, ne pose aucun problème : il est discret, autonome, attentif aux réactions des adultes, capable de se faire complètement »oublier ».
Face à ces comportements, les enseignants se posent naturellement cette question :
Cette question est légitime. Elle peut conduire à rechercher une difficulté développementale, psychologique, scolaire, relationnelle ou neurodéveloppementale.
Dans mon travail de thérapeute familiale systémique, notamment lorsque j’interviens au domicile des familles, une autre question m’est devenue tout aussi importante :
Cette question prend une résonance particulière en cette rentrée 2026.
La modification est entrée en vigueur le 1er juillet.
Le Code civil affirme désormais explicitement le principe selon lequel les parents doivent élever leurs enfants sans recourir à la violence. Cette norme vise les châtiments corporels mais également les autres traitements dégradants. Les cantons doivent parallèlement veiller à ce que parents et enfants puissent accéder à suffisamment d’offres de conseil et de soutien lorsqu’ils rencontrent des difficultés éducatives.
Il est important de comprendre ce que cette modification signifie — et ce qu’elle ne signifie pas.
La violence envers les enfants n’est évidemment pas devenue interdite le 1er juillet 2026 : les enfants étaient déjà protégés par le droit civil et le droit pénal. La nouveauté est l’inscription explicite dans le Code civil du principe selon lequel la violence n’a pas sa place dans l’éducation.
Ce changement donne un signal social et éducatif très clair. Mais il ouvre aussi une question beaucoup plus complexe pour les professionnels :
comment reconnaître ce que les violences peuvent produire chez un enfant lorsqu’il ne dit pas explicitement ce qu’il vit ?
Car les enfants parlent aussi avec leurs comportements. Et ces comportements ne sont pas toujours faciles à décrypter.
Les violences éducatives et intrafamiliales ne se présentent pas aux professionnels accompagnées d’une étiquette. L’enfant arrive avec un comportement.
Il peut être agité, agressif, anxieux ou extrêmement vigilant. Il peut se retirer, s’opposer, perdre ses capacités de concentration ou présenter des manifestations somatiques.
Il peut également ne presque rien montrer. Certains enfants développent au contraire une capacité remarquable à s’adapter. Ils observent beaucoup. Ils dérangent peu. Ils anticipent les réactions des adultes. Ils semblent parfois particulièrement autonomes ou matures.
Aucun de ces comportements n’est spécifique d’une situation de violence.
Un comportement n’est ni une preuve, ni un diagnostic. C’est précisément pour cette raison que nous devons le contextualiser.
Une enquête réalisée en février et mars 2026 auprès de 1 341 parents d’enfants âgés de 1 à 15 ans s’est intéressée aux pratiques éducatives. Protection de l’enfance Suisse rapporte que près de la moitié des parents interrogés reconnaissent avoir recours à des violences physiques envers leurs enfants. Un enfant sur huit y serait régulièrement confronté. Concernant les violences psychologiques, environ deux enfants sur trois en subiraient et un sur quatre y serait régulièrement exposé.
Les statistiques des cliniques pédiatriques suisses donnent une autre mesure du phénomène : 2 380 enfants et adolescents ont été pris en charge ou traités en 2025 pour une maltraitance présumée ou avérée, contre 2 084 en 2024.
Derrière les statistiques sur les violences domestiques se pose donc nécessairement une autre question :
» Que deviennent les enfants qui vivent dans ces environnements lorsqu’ils arrivent à l’école, chez le pédiatre, chez le psychologue, dans une institution éducative ou dans un service hospitalier ?
Le 30 juin 2026, le canton de Genève a publié les données de son Observatoire des violences domestiques.
En 2025, la police genevoise a enregistré 966 réquisitions pour violences domestiques, soit une augmentation de 44 % par rapport à l’année précédente. Cela représente en moyenne 2,6 interventions policières par jour. Les mesures d’éloignement administratif ont, elles, augmenté de 61 %. Le canton précise lui-même que cette évolution témoigne notamment d’une meilleure détection et prise en charge, tout en exerçant une pression croissante sur les dispositifs.
Lorsqu’on parle de violences conjugales ou domestiques, la question des enfants présents dans ces systèmes familiaux ne peut être périphérique.
Même lorsqu’ils ne sont pas directement visés par les violences, ils vivent dans un climat relationnel qui peut influencer leur sentiment de sécurité, leur disponibilité psychique, leurs relations et leurs comportements. C’est précisément ici que le regard porté sur l’enfant devient déterminant.
C’est ici que les choses deviennent beaucoup plus délicates.
Un enseignant remarque un changement important de comportement. Lorsqu’un professionnel constate qu’un enfant semble particulièrement inquiet à l’idée que certaines informations puissent être rapportées à ses parents, que fait-on de cette inquiétude ?
Le fonctionnement habituel de nombreux professionnels repose, à juste titre, voire par obligation légale, sur la collaboration avec les parents. Lorsqu’un enfant rencontre une difficulté, nous prenons contact avec eux. Nous expliquons ce que nous avons observé. et cherchons à comprendre ce qui se passe à la maison. L’objectif est de construire une alliance.
Dans la grande majorité des situations éducatives, cette démarche est nécessaire.
Mais lorsque l’hypothèse concerne précisément des violences susceptibles d’avoir lieu au domicile, le raisonnement doit intégrer une autre dimension : la sécurité de l’enfant.
Imaginons qu’un enfant commence progressivement à laisser entrevoir quelque chose. Il ne révèle pas nécessairement une violence de manière explicite. Mais plusieurs observations commencent à inquiéter le professionnel.
Le réflexe pourrait être : « Il faut en parler aux parents. »
Seulement, une question doit être posée avant :
Que peut produire cette conversation lorsque l’enfant rentrera chez lui ?
Si l’un des adultes concernés est potentiellement impliqué dans les violences, lui restituer immédiatement et précisément ce que l’enfant a dit, montré ou laissé comprendre peut modifier les interactions familiales. Si l’enfant comprend que sa parole est arrivée jusqu’au parent, il peut se rétracter et ne plus rien dire, ou ne plus rien laisser transparaitre. Le professionnel peut alors perdre l’accès à des informations importantes pour comprendre la situation.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait systématiquement exclure les parents. Cela signifie que le moment, le contenu et les destinataires de la conversation doivent être pensés en fonction du niveau d’inquiétude et de sécurité de l’enfant.
C’est une distinction fondamentale. Lorsqu’une situation devient préoccupante, le rôle d’un enseignant, d’un éducateur ou d’un autre professionnel n’est pas de conduire lui-même une enquête familiale ni de chercher à obtenir une révélation.
Il s’agit d’abord de pouvoir observer, documenter, contextualiser et transmettre une inquiétude dans le cadre professionnel approprié.
À Genève, toute personne peut signaler au SPMi, voire au TPAE selon les situations, lorsqu’un mineur est ou semble menacé dans son développement. Les personnes qui sont régulièrement en contact avec des enfants dans leur activité professionnelle sont soumises à une obligation de signalement ; des règles particulières existent pour les personnes soumises au secret professionnel.
En cas de danger imminent nécessitant une protection immédiate, Genève dispose par ailleurs de mécanismes spécifiques de protection urgente.
Autrement dit, lorsque l’hypothèse de maltraitance apparaît, la question n’est plus simplement :
« Comment vais-je en parler aux parents ? »
Elle devient :
« Quelle est la conduite qui protège le mieux l’enfant, et avec quels professionnels dois-je réfléchir avant d’agir ? »
Lorsque j’interviens au domicile d’une famille, je ne découvre pas une vérité que les professionnels du cabinet, de l’école ou de l’hôpital auraient manquée, je rencontre le même système familial dans un autre contexte. Cela rend visibles des interactions différentes.
Dès l’arrivée, de nombreuses informations apparaissent.
Qui ouvre la porte ? Comment m’accueille-t-on ? Qui décide où nous allons nous installer ? Comment chacun trouve-t-il sa place ? Un parent répond-il systématiquement à la place de l’enfant ? L’enfant regarde-t-il un adulte avant de répondre ? Que se passe-t-il lorsque certains sujets sont abordés ?
Ce qui m’intéresse davantage est ce qui se produit dans la relation : avant même que l’enfant puisse raconter sa propre expérience, il m’a déjà été présenté comme le problème.
Quelle alliance m’est proposée ? Quelle place lui est attribuée ? Comment va-t-il réagir à cette désignation ? Que se passe-t-il entre les membres de la famille à cet instant ?
Ce sont ces micro-interactions que le domicile rend particulièrement accessibles.
Cette précaution est essentielle, particulièrement lorsqu’on travaille autour des violences intrafamiliales et de l’inceste.
Un regard, un silence, une interruption, une chambre fermée, une proximité corporelle particulière ou une réaction émotionnelle inhabituelle ne permettent jamais, isolément, d’affirmer l’existence d’une violence. Le risque serait alors de passer d’une sous-détection à une surinterprétation.
Le travail clinique consiste au contraire à maintenir plusieurs hypothèses ouvertes, à rechercher les récurrences, à contextualiser les observations et à les croiser avec les informations dont disposent les autres professionnels.
L’enseignant observe l’enfant dans la classe. L’éducateur le voit dans d’autres interactions. Le médecin dispose d’informations sur sa santé et son développement. Le psychologue ou le psychiatre rencontre son fonctionnement psychique. Les services de protection disposent d’autres éléments du contexte.
Et lorsque cette intervention est indiquée, le thérapeute familial à domicile peut observer une partie du fonctionnement familial dans son environnement quotidien.
Aucun de ces regards n’est suffisant seul.
Mais leur articulation peut transformer la compréhension d’une situation. C’est peut-être là que se trouve l’un des enjeux majeurs de cette rentrée.
Nous disposons désormais en Suisse d’un principe juridique explicite : l’éducation doit être sans violence.
Il nous reste collectivement à renforcer ce qui se passe entre le principe et la protection effective de l’enfant : repérer ce qui inquiète, savoir comment le contextualiser, évaluer ce qui doit être partagé, déterminer avec qui le partager et choisir le moment où intervenir.
C’est précisément dans cet espace que mon travail peut trouver sa place.
Je suis thérapeute familiale systémique et j’interviens notamment au domicile des familles, particulièrement dans les situations de trauma complexe, de violences intrafamiliales, de contrôle coercitif, de séparations très conflictuelles et d’inceste.
Mon intervention ne remplace ni le travail du médecin ou celui du psychologue, de l’éducateur, de l’école ou des services de protection de l’enfance, elle vient compléter leur lecture lorsqu’une situation reste difficile à comprendre.
Lorsqu’un enfant ou un adolescent présente des symptômes persistants alors que la prise en charge est déjà engagée ; lorsqu’un écart important semble exister entre ce qui est décrit en consultation et ce qui se produit au quotidien ; lorsque les interactions familiales semblent jouer un rôle important mais restent difficiles à saisir ; ou encore lorsque les professionnels ont besoin d’une lecture systémique complémentaire de la situation.
Au domicile, mon travail consiste alors à observer les interactions, les places, les mouvements relationnels, les modalités de régulation, les ressources et les vulnérabilités du système familial.
Lorsque cela est possible et dans le respect du cadre de confidentialité, ces observations peuvent être articulées avec le travail des professionnels déjà engagés auprès de la famille.
L’objectif n’est pas de produire une « vérité sur la famille ». Il est de faire émerger des hypothèses utiles au travail thérapeutique et au réseau.
C’est le deuxième versant de mon activité.
Je conçois et anime des formations et sensibilisations destinées aux professionnels de l’enfance, du social, de la santé et de la justice autour des violences intrafamiliales, du contrôle coercitif, du trauma complexe et de l’inceste.
L’enjeu n’est pas seulement d’apprendre une liste de signes. Il est de travailler précisément cette zone beaucoup plus difficile : Que faire de ce que nous observons ? Comment distinguer observation, hypothèse et conclusion ? Comment questionner sans conduire soi-même une enquête ? Comment maintenir une alliance avec une famille tout en gardant la sécurité de l’enfant comme priorité ?
Comment préparer un entretien avec les parents lorsque la situation est préoccupante ? Que peut-on dire ? Que vaut-il mieux ne pas dévoiler prématurément ? Quand faut-il chercher un avis ou transmettre l’inquiétude au réseau compétent ? Comment éviter que les différents professionnels possèdent chacun une pièce essentielle de la situation sans que personne ne puisse voir l’ensemble ?
Ce sont précisément ces situations intermédiaires — celles où quelque chose inquiète mais où tout n’est pas encore clair — qui nécessitent le plus de méthode.
L’inscription de l’éducation sans violence dans le Code civil suisse constitue une étape importante. Elle pose une norme claire : les châtiments corporels et les autres traitements dégradants n’ont pas leur place dans l’éducation.
Mais la loi ne peut pas, à elle seule, répondre aux situations concrètes auxquelles les professionnels sont confrontés. Quelque chose nous inquiète et nous devons décider de ce que nous allons faire de cette inquiétude.
C’est là que commence le véritable travail professionnel.
C’est probablement à cet endroit précis que le repérage devient réellement de la protection.
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