Trauma chez l’enfant : regarder au-delà du comportement

À la rentrée, et si on posait cette question autrement : « Qu’est-ce qui ne va pas chez cet enfant ? »

Violences éducatives, trauma et comportements : pourquoi le contexte familial change notre manière de comprendre les enfants

À chaque rentrée scolaire, les enfants reviennent avec leurs cartables, leurs histoires de vacances, parfois l’enthousiasme de retrouver leurs camarades et parfois une inquiétude qu’ils ne savent pas vraiment expliquer.

Puis les semaines passent.

Dans une classe, un enfant commence à s’agiter. Il se lève constamment, interrompt, refuse certaines consignes. Un autre semble ailleurs, oublie son matériel et ne parvient plus à se concentrer. Un adolescent devient brusquement agressif. Un autre, au contraire, ne pose jamais aucun problème, il tente de se faire oublier mais est extrêmement attentif aux adultes, s’adapte à tout et semble parfois anticiper leurs réactions avant même qu’ils aient parlé.

Face à ces comportements, les enseignants se posent naturellement cette question :

« Qu’est-ce qui ne va pas chez cet enfant ? »

Elle est légitime. Mais elle n’est pas toujours suffisante.

Dans mon travail de thérapeute familiale systémique, notamment lorsque j’interviens au domicile des familles, une autre question m’est devenue tout aussi importante :

« Dans quel contexte ce comportement apparaît-il, et quelle fonction peut-il avoir pour cet enfant ? »

Cette question prend une résonance particulière en cette rentrée 2026.

Depuis le 1er juillet 2026, le principe d’une éducation sans violence est explicitement inscrit dans le Code civil suisse

La modification est entrée en vigueur le 1er juillet.

Le Code civil affirme désormais explicitement le principe selon lequel les parents doivent élever leurs enfants sans recourir à la violence. Cette norme vise les châtiments corporels mais également les autres traitements dégradants. Les cantons doivent parallèlement veiller à ce que parents et enfants puissent accéder à suffisamment d’offres de conseil et de soutien lorsqu’ils rencontrent des difficultés éducatives.

Cette évolution juridique est importante. Mais une loi ne répond pas, à elle seule, à la question qui se pose quotidiennement aux enseignants, éducateurs, psychologues, médecins, travailleurs sociaux et autres professionnels de l’enfance :

Comment repérer les effets possibles de la violence lorsqu’un enfant ne dit pas : « Je subis des violences » ?

Car les enfants parlent aussi avec leurs comportements. Et ces comportements ne sont pas toujours faciles à décrypter.

En Suisse, les chiffres restent préoccupants

Une enquête réalisée en février et mars 2026 auprès de 1 341 parents d’enfants âgés de 1 à 15 ans s’est intéressée aux pratiques éducatives. Protection de l’enfance Suisse rapporte que près de la moitié des parents interrogés reconnaissent avoir recours à des violences physiques envers leurs enfants. Un enfant sur huit y serait régulièrement confronté. Concernant les violences psychologiques, environ deux enfants sur trois en subiraient et un sur quatre y serait régulièrement exposé.

Les statistiques des cliniques pédiatriques suisses donnent une autre mesure du phénomène : 2 380 enfants et adolescents ont été pris en charge ou traités en 2025 pour une maltraitance présumée ou avérée, contre 2 084 en 2024.

Ces chiffres rappellent une réalité essentielle : derrière les comportements que nous rencontrons dans les écoles, les cabinets, les services éducatifs et les structures de soins, certains enfants vivent dans des environnements où leur sécurité est mise à mal.

À Genève aussi, les indicateurs appellent à la vigilance

Le 30 juin 2026, le canton de Genève a publié les données de son Observatoire des violences domestiques.

En 2025, la police genevoise a enregistré 966 réquisitions pour violences domestiques, soit une augmentation de 44 % par rapport à l’année précédente. Cela représente en moyenne 2,6 interventions policières par jour. Les mesures d’éloignement administratif ont, elles, augmenté de 61 %. Le canton précise lui-même que cette évolution témoigne notamment d’une meilleure détection et prise en charge, tout en exerçant une pression croissante sur les dispositifs.

Lorsqu’on parle de violences conjugales ou domestiques, la question des enfants présents dans ces systèmes familiaux ne peut être périphérique.

Même lorsqu’ils ne sont pas directement visés par les violences, ils vivent dans un climat relationnel qui peut influencer leur sentiment de sécurité, leur disponibilité psychique, leurs relations et leurs comportements. C’est précisément ici que le regard porté sur l’enfant devient déterminant.

Un enfant agité n’est pas nécessairement un enfant « opposant »

Un enfant qui vit dans un contexte de violences conjugales, de séparation conflictuelle, de contrôle coercitif subit par l’un des parent, développe des mécanismes de survie.

Son attention a appris à surveiller. Cette attention ne se transforme pas automatiquement parce qu’il franchit la porte de l’école. Ce que l’adulte peut percevoir comme une difficulté à se concentrer peut parfois être influencé par un système d’alerte mobilisé ailleurs. Cela ne signifie évidemment pas que tout enfant agité est traumatisé, ni que toute difficulté scolaire révèle des violences.

Cela signifie qu’un comportement ne devrait jamais être interprété indépendamment du contexte dans lequel il apparaît.

L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) rappelle d’ailleurs que, dans le repérage des maltraitances, le comportement de l’enfant et celui de son entourage constituent des informations à prendre en compte. Elle mentionne notamment des modifications inhabituelles du comportement, le retrait, la peur, l’agressivité, des troubles du sommeil ou de l’alimentation et une imprévisibilité émotionnelle. Aucun de ces signes n’est spécifique à la maltraitance : c’est leur mise en contexte qui importe.

Et parfois, c’est l’enfant qui ne pose aucun problème qui devrait nous interroger

Nous sommes naturellement alertés par l’enfant qui crie. Beaucoup moins par celui qui s’adapte à tout.

La question systémique consiste à ne pas nous arrêter à la qualité apparente du comportement, mais regarder ce  que permet cette adaptation ? Que se passerait-il si cet enfant cessait, justement, de s’adapter ?

Ce sont des questions cliniques, pas des conclusions. Lire un comportement autrement ne signifie pas tout expliquer par le trauma. C’est une distinction fondamentale.

Depuis quelques années, le terme « trauma » est davantage utilisé dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans le langage courant. Cette meilleure connaissance peut être utile, mais elle comporte également un risque : celui de transformer le trauma en explication universelle.

La lecture sensible au trauma ne consiste pas à remplacer une étiquette par une autre. Elle consiste à maintenir plusieurs hypothèses ouvertes.

L’Organisation mondiale de la Santé rappelle d’ailleurs que l’exposition à un événement potentiellement traumatique n’équivaut pas automatiquement à un trouble de stress post-traumatique. Lorsque celui-ci est présent, il implique notamment des phénomènes de reviviscence, d’évitement et d’hypervigilance entraînant une souffrance et une altération significatives du fonctionnement quotidien.

Le repérage ne peut pas être une simple liste de signes

Genève semble justement évoluer dans cette direction. En mars 2026, le Département de l’instruction publique a présenté un nouveau guide de repérage de l’enfant en danger destiné aux structures d’accueil de la petite enfance.

Près de 350 professionnels ont participé à sa présentation. Le guide comprend notamment des grilles d’observation et de suivi, des outils d’aide au diagnostic et des fiches pratiques destinées à soutenir l’intervention et le dialogue avec les familles. Son ambition est de créer un cadre commun permettant un repérage précoce et une intervention coordonnée.

Repérer ne signifie pas devenir enquêteur, ni diagnostiquer une violence à partir d’un comportement.

Repérer signifie pouvoir observer, documenter, contextualiser, partager une inquiétude et savoir avec qui la travailler.

C’est ici que la formation des professionnels devient essentielle.

Ce que le domicile m’a appris sur les comportements

Lorsque j’interviens au domicile d’une famille, je ne découvre pas une « vérité » qui aurait été cachée au cabinet. J’observe tout le système familial dans son contexte et comment les liens et la communication fonctionne entre tout ses membres. Cela ne supprime ni les diagnostics individuels ni les facteurs neurobiologiques. Cela ajoute un niveau de compréhension.

Une rentrée 2026 qui oblige à aller plus loin

L’inscription de l’éducation sans violence dans le Code civil constitue une avancée. Mais le défi commence peut-être maintenant. Parce qu’entre le principe juridique — un enfant a droit à une éducation sans violence — et la réalité quotidienne des professionnels existe une zone beaucoup plus complexe : celle du repérage.

Protection de l’enfance Suisse souligne elle-même la nécessité de renforcer les parents mais également les professionnels. Elle travaille en 2026 à l’élaboration de normes de qualité communes destinées aux domaines de l’éducation, de l’accueil, du conseil, de la santé et de la protection de l’enfance, avec l’objectif d’aider notamment au repérage précoce des violences et à l’accompagnement des familles.

C’est un enjeu majeur.

Parce que le professionnel doit pouvoir faire deux choses simultanément : ne pas banaliser un signe préoccupant et ne pas surinterpréter un comportement non spécifique. Entre ces deux écueils se trouve le véritable travail clinique.

Aucun professionnel ne possède, seul, l’ensemble de l’histoire. C’est précisément pour cette raison que le travail en réseau est indispensable.

En cette rentrée 2026, alors que la Suisse vient d’inscrire explicitement l’éducation sans violence dans son Code civil et que Genève renforce ses outils de repérage, notre responsabilité professionnelle consiste à apprendre à les contextualiser, les croiser et les penser ensemble.

Parce que derrière un comportement difficile, il y a toujours un enfant dans un contexte.