
Culpabilité, impression permanente de ne pas être à la hauteur: Et si on arrêtait (enfin!) de se prendre la tête pour rien?
Mirentxu réalise un soir en arrivant chez elle qu’elle a «oublié d’aller chercher son enfant chez la nounou» après une longue journée de travail. Elle en a pleuré… tout comme les innombrables Sacha, Dominique ou Sarah qui débarquent à la gare avec deux bonnes heures de retard pour récupérer leur cadette qui rentre d’un camp d’été et affrontent d’un coup d’un seul les larmes chaudes de leur chérubine et le regard noir de la maîtresse. Tout comme, aussi, les hordes d’Isabelle, de Frédérique et de Marie qui reconnaissent «piquer des petits sous dans les crousilles des enfants» quand elles sont «en manque de cash pour aller chercher le pain ou ce genre de petites courses» et avouent, la mine grise, ne «pas forcément restituer la somme empruntée» par la suite.
Tout comme, encore, les meutes de Jessica, de Dolorès ou de Caroline qui, épuisées par des dossiers compliqués, des courses dans tous les sens, la vaisselle de la veille, la lessive du jour, les vocabulaires d’allemand à faire réciter et les disputes entre les deux derniers, décident de se la jouer «flemme» et, pour le souper, renoncent au «frais et équilibré» au profit de «jambon docteur» ou «de tartines au Cenovis arrosées d’un bol de chocolat chaud».
Bref… si, dans le monde enchanté d’Insta-Glam, les mères parfaites exhibent fièrement leur maîtrise exceptionnelle de la maternité, dans la vraie vie, la chanson est légèrement différente. Hors appareil photo, il y a surtout des cohortes de mamans normales qui passent leur temps à jongler tant bien que mal avec leurs différentes obligations, leurs envies personnelles et leurs désirs de faire juste avec leur marmaille. De ce fait, elles oscillent en permanence entre des flambées de ras-le-bol face aux injonctions sociales à réussir ses enfants, qui les incitent à l’inatteignable perfection, et des bouffées de culpabilité en repensant à leurs ratages, leurs dérapages ou à leurs incohérences.
Pour le philosophe Fabrice Midal, le complexe des mères imparfaites est étroitement lié à une «tyrannie de l’exigence» dans laquelle nous baignons: «Partout on doit faire mieux et plus. Comme si le mantra de notre société était «Ça ne sera jamais assez!» notait-il récemment.
Pour sa part, l’experte genevoise en thérapie familiale et pratique systémique Annick Pochet y voit aussi une question de culture patriarcale. Elle précise:
«Dans notre éducation judéo-chrétienne, on part du principe pervers que toutes les femmes sont naturellement dotées d’instinct maternel et que cette espèce d’ultra-perception – qui serait une sorte de mode d’emploi automatique – leur permettrait de savoir spontanément, et en tout temps, de quoi leurs enfants ont besoin et comment s’y prendre avec eux. Or, ce n’est pas le cas du tout. La relation entre l’enfant à naître et sa mère se construit au travers du lien d’attachement. Même si on peut désormais choisir quand et comment, devenir parent n’a rien d’inné ni de génétique. Ce serait tellement plus simple…»
La thérapeute ajoute: «Evidemment, ce mythe de la mère parfaite a la peau dure, largement entretenu qu’il est par des guides, des manuels, des sites internet ou encore des films et des séries TV. Il n’est donc pas simple d’admettre, ni d’avouer, qu’on ne colle pas à ce que la société en général, et la famille en particulier, attendent de vous. Ce d’autant que cette forme de double pression est parfois exercée de manière assez sympa. Ne serait-ce que par votre propre mère qui vous martèle dès l’arrivée de vos règles, voire même avant: Je sais que tu vas être une supermaman, je te fais confiance! Cette injonction conditionne la future maman à un devoir de perfection. Mais qui dit mère parfaite induit automatiquement enfant parfait et… qu’est-ce qu’un enfant parfait, alors?»
Ce n’est pas tout! Parce que, cerise sur le gâteau, on peut aussi compter sur les autres génitrices pour se faire mettre minable. Pétries de bonnes intentions (?), certaines championnes des tournois inter-mères vous balancent sans ciller des conseils ou des petites phrases pernicieuses du genre: «Quoi? T’as pas mis tes pitchounes en classe bilingue? Tu devrais, tu sais, il faut les stimuler, à cet âge!» Ou, plus vicieux: «Comment ça se fait qu’il ne joue pas encore La Sonate au clair de lune? Depuis le temps qu’il pianote, franchement…?!»
Depuis quelques années, un vent rafraîchissant de «nullité assumée» semble joyeusement souffler, souligne Annick Pochet. Lasses de subir ces stéréotypes, de nombreuses créatrices ont décidé de raconter leur réalité, de montrer qu’au-delà des idéaux instagrammés ou fantasmés pendant la grossesse, la vie d’une maman n’est pas toujours rose layette.
Sont ainsi sortis les films à contre-courant «Bad Moms» I et II, des spectacles du genre «Mother Fucker», de Florence Foresti, des BD et des livres, dont le tout récent «Antiguide de la mère parfaite», de Jessica Cymerman (ed. First), ainsi que des blogs, parmi lesquels parfaitemamanimparfaite ou serialmother étrillent gaiement le mythe de la mère parfaite. Au programme de ces femmes décomplexées et libérées de toute «aliénation maternelle»: revendiquer le droit de ne pas tout sacrifier à leur progéniture, refuser les carcans liés à une maternité «a priori voulue et choisie», oser dire tout haut ce que tellement de leurs paires pensent tout bas – à l’instar de la blogueuse française Emma Defaud qui, sur internet, puis dans l’essai Mauvaises mères, expliquait que «certains jours, elle n’y arrive pas, est perdue, n’en peut plus; qu’il lui arrivait de sortir son lecteur MP3 quand son enfant hurlait dans sa poussette ou que la reprise du travail fut un jour béni»!
Coach holistique au Mont-sur-Lausanne, René Stutz accompagne régulièrement des femmes désécurisées par une vision trop magnifiée de la maternité. Son constat est simple: «Une maman débordée et qui ne se sent pas à la hauteur ne s’écoute plus, ne s’accorde plus de temps, ne prend plus soin d’elle et de ses émotions. Or, c’est justement le contraire qu’elle devrait faire. Pour elle, bien entendu, mais aussi pour son enfant. En s’occupant d’elle-même et en se faisant du bien, elle lui permet de comprendre le processus grâce auquel il pourra lui aussi apprendre à s’occuper de lui et devenir autonome.»
Egalement de cet avis, le pédopsychiatre Marcel Rufo insiste:
Pour lui, qui constate dans sa pratique quotidienne que beaucoup de parents font rimer «aimant» et «étouffant», il est important que les mères comprennent enfin «qu’elles ont le droit de penser à elles, d’être fragiles, imparfaites et pas forcément disponibles.» Il poursuit: «En montrant à son minot que l’on n’est pas à sa disposition, on va l’aider à renoncer à son sentiment de toute-puissance et du même coup lui permettre de se débrouiller seul, sans aide, lui donnant ainsi confiance en ses capacités propres!»
En gros, on ne naît pas mère, on le devient. Avec les moyens du bord… et les inévitables foirages. Ainsi Samia, cadre supérieure dans une entreprise zurichoise, qui constate qu’elle et son fils n’ont décidément pas la même perception des événements: «Il y a une quinzaine d’années, j’ai embarqué mon fils de 7 ans dans une manif, à Berne, avec le Black bloc. Eh bien aujourd’hui, il s’en souvient avec plaisir… surtout du moment où on a été chargés par la police et que je lui criais: Tais-toi et cours très vite! Moi, je continue à me dire: Heureusement que le Service de protection de l’enfance n’a pas été informé…»
Ainsi, aussi, la rayonnante Jessica, qui avoue piteusement: «Quand mon bébé avait ses pleurs du soir, vers 18-19 heures, j’en avais tellement marre que je le mettais dans son lit et j’allais prendre une douche porte fermée. Le bruit de l’eau couvrait les pleurs et quand je sortais, il dormait!»
Ainsi, encore, Sacha qui évoque la claque qu’elle a voulu donner à sa fille, alors adolescente: «C’était ridicule: j’ai loupé sa joue… mais pas le mur à côté et je me suis cassé un doigt. Elle a éclaté de rire. Pas moi. Aujourd’hui, je m’en veux encore de ne pas avoir su gérer la situation autrement qu’avec une gifle et elle, elle se marre chaque fois qu’on en reparle!»
En fait, tant Marcel Rufo que René Stutz et Annick Pochet soulignent l’insignifiance de la plupart des petits ratages du quotidien: «Après tout, nous avons toutes été élevées par des mères qui ont aussi loupé des choses», relève la thérapeute. Elle reprend: «Tant que le dialogue reste ouvert et qu’il y a des explications, on est bons!» René Stutz ajoute: «Un enfant peut facilement comprendre et pardonner… pour autant qu’on lui dise la vérité. Ça, c’est très important, car il détecte la dissonance et sent intuitivement si vous n’êtes pas authentique. D’ailleurs, si vous lui mentez, tout ce que vous en retirerez, c’est qu’il vous mythonnera en retour.»
«Cela dit, tant que vous expliquez vraiment ce qui s’est passé et que vous avez le courage de remballer votre fierté pour lui présenter des excuses sincères quand c’est nécessaire (par exemple lorsque vous avez perdu vos nerfs…) cela ne posera pas de problèmes.» Ou pas trop puisque, pour paraphraser Freud: «Faites ce que vous voulez, ce sera de toute manière toujours faux!»
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